TR4 aux portes de La Réunion : la filière banane face à une menace fongique régionale
Détecté à Mayotte puis en Grande Comore, le champignon TR4 menace désormais les plantations réunionnaises.
Détecté au Mozambique dès 2013, le champignon Fusarium oxysporum f. sp. cubense Tropical Race 4, plus connu sous le sigle TR4, a franchi un seuil critique avec sa confirmation à Mayotte en 2019, puis en Grande Comore en 2023. La filière bananière réunionnaise opère désormais sous une pression phytosanitaire sans équivalent récent. Aucun foyer confirmé n'existe encore sur l'île de La Réunion, mais le dispositif de surveillance est en phase active et les opérateurs mesurent précisément l'exposition de leur modèle économique.
Le cadre réglementaire applicable repose sur un arrêté préfectoral du 24 avril 2017 interdisant l'introduction de matériel végétal frais sur le territoire réunionnais sans accomplissement des formalités phytosanitaires requises, que ce soit par voie postale ou via les bagages de voyageurs. Les sanctions prévues sont substantielles : jusqu'à trois ans d'emprisonnement et une amende équivalente à deux fois la valeur des marchandises interceptées. En 2025, les services douaniers de La Réunion ont enregistré 157 constatations relatives à des introductions illégales de produits végétaux. La ventilation géographique de ces saisies est opérationnellement significative : environ 30 % proviennent de l'Hexagone, 25 % de Madagascar et près de 20 % de Mayotte, incluant des flux en transit depuis les Comores. Des instructions spécifiques ont été transmises aux agents douaniers sur le risque TR4, et les vols en provenance de Mayotte font l'objet d'un suivi renforcé depuis lors.
La logique de biosécurité repose sur la compréhension du mode d'introduction. Contrairement à une pathologie à vecteur aérien, TR4 se propage principalement via le sol contaminé, les boutures infectées et le matériel végétal non certifié. Isabelle Robène, chercheuse au Cirad au sein de l'Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical (UMR PVBMT), décrit le mécanisme d'infection : le champignon pénètre par le système racinaire, colonise progressivement les vaisseaux conducteurs et entraîne la mort du plant par jaunissement foliaire et dépérissement systémique. Ce qui rend TR4 particulièrement difficile à gérer sur le plan opérationnel, c'est la persistance indéfinie de ses spores dans le sol, couplée à l'absence de tout traitement chimique éradicateur disponible. Une parcelle contaminée peut rester durablement inutilisable pour les variétés sensibles. La variété Cavendish concentre à l'échelle mondiale plus de 40 % de la production bananière et environ 99 % des exportations commerciales : son exposition à TR4 ne représente pas un risque localisé, mais une vulnérabilité structurelle de dimension planétaire.
Du côté de la surveillance terrain, la Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Daaf) pilote un dispositif d'une cinquantaine de parcelles sentinelles sur l'île, mis en oeuvre opérationnellement par la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles (FDGDON). Le Cirad a développé en parallèle un test de détection rapide utilisable directement en parcelle, sans recours à un équipement de laboratoire lourd. Tout résultat positif doit être confirmé par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) Réunion, conformément aux protocoles en vigueur.
L'exposition économique des producteurs est documentée et sévère. Gilbert Bafinal, producteur basé à la Ravine des Cabris, chiffre à 90 % la part de ses revenus issue de la banane, essentiellement de la variété Grande Naine, cultivar dont la sensibilité au TR4 est établie. Une introduction du pathogène imposerait un scénario d'arrachage, de reconversion variétale et d'attente de plusieurs cycles de production avant tout retour à une rentabilité normale, sans garantie de maintien de la valeur commerciale liée aux caractéristiques organoleptiques de la variété d'origine.
Par contraste avec les épisodes de pénurie cyclonique passés, où les prix ont pu dépasser 8 à 10 euros le kilogramme sur certains marchés pendant plusieurs mois, une contamination fongique persistante présenterait un profil de durée bien différent. Elle forcerait un recours accru à l'importation, avec les surcoûts logistiques correspondants, et installerait une incertitude commerciale que les cycles météorologiques, par nature, ne reproduisent pas.
Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d'agriculture de La Réunion, précise qu'à ce jour aucun cas confirmé n'a été identifié sur l'île, mais que la situation dans les territoires voisins est jugée "alarmante" au regard de l'intensité des flux de voyageurs entre îles. Il souligne que le vecteur d'introduction le plus probable reste le geste apparemment anodin : une bouture glissée dans un bagage, un peu de terre résiduelle sous une semelle. Les mesures de biosécurité recommandées incluent la désinfection systématique des chaussures après tout séjour en zone contaminée.
La documentation de l'ensemble du dispositif de prévention est accessible à l'adresse https://imazpress.com/selection-de-la-redaction/banane-virus. Pour les acteurs de la filière, la question centrale est de savoir si le dispositif de contrôle aux frontières et de surveillance parcellaire, dans son état actuel, est dimensionné pour absorber l'augmentation des échanges entre La Réunion et les territoires où TR4 est déjà solidement établi.