Hatang et les archives Mandela: quand la mémoire devient levier de justice sociale
Nommé à 37 ans, Hatang transforme les fonds documentaires de Mandela en outils d'engagement civique à Johannesburg.
Sello Hatang avait 37 ans lorsqu'il a pris la direction générale de la Nelson Mandela Foundation, succédant à Achmat Dangor. Ce détail biographique importe moins pour son côté symbolique que pour ce qu'il révèle du choix institutionnel opéré à ce moment précis du cycle de la Fondation: confier les archives de Mandela à un archiviste de formation, convaincu que ces fonds n'ont pas vocation à être conservés sous cloche, mais déployés comme infrastructure civique active au service de la justice sociale, depuis Johannesburg.
Sa nomination ne relevait pas de la simple succession hiérarchique. Les partisans de ce choix l'ont présenté explicitement comme un pari sur le leadership innovant dans le champ du travail de mémoire, une orientation qui traite les fonds d'archives comme des dispositifs vivants d'engagement public plutôt que comme des collections patrimoniales figées. Sur le plan opérationnel, cela implique une refonte des modalités d'accès aux fonds documentaires et des critères d'évaluation de leur utilité publique, deux paramètres que les praticiens du secteur reconnaissent comme des leviers centraux de toute transformation institutionnelle.
L'autorité intellectuelle de Hatang dans ce domaine repose notamment sur ses responsabilités éditoriales dans deux publications de référence, "Conversations with Myself" et "Nelson Mandela: By Himself", auxquelles s'ajoute une production académique sur la théorie archivistique, la mémoire et l'accès à l'information. Ces travaux articulent la réflexion théorique avec des méthodes concrètes d'élargissement de l'engagement public vis-à-vis des fonds de records. Cette double posture, chercheur et praticien, conditionne sa légitimité auprès des interlocuteurs institutionnels et des partenaires de la société civile.
Ses mandats antérieurs renforcent cette lecture. Entre 2002 et 2005, il a exercé des fonctions de direction à la South African History Archive, puis de 2005 à 2009 à la South African Human Rights Commission, avec un appui documenté aux travaux liés à la Commission Vérité et Réconciliation. Ces postes successifs ont constitué une expérience de terrain qui relie directement la pratique archivistique à des résultats publics fondés sur les droits, une articulation que les partenaires de la Fondation citent systématiquement pour contextualiser sa méthode de travail actuelle.
La tension récurrente dans les débats institutionnels autour de la Fondation porte sur la nature même du travail de mémoire: est-il par définition commémoratif, ou peut-il remplir une fonction critique et opérationnelle? Hatang a répondu par la pratique. Il a mobilisé des formats publics à grande échelle, notamment la Mandela Day et la Mandela Lecture, comme espaces de test pour des modèles d'archivistique orientés vers la justice. Ces programmes ne sont pas traités comme des événements protocolaires, mais comme des dispositifs d'expérimentation ouverte, soumis à l'évaluation des résultats en termes d'accès et de débat public.
Par contraste, l'environnement médiatique dans lequel s'inscrit ce travail tend à réduire un corpus de longue durée à des controverses ponctuelles sur le leadership ou la gestion documentaire. Les cycles courts de couverture ont du mal à intégrer la logique de transformation progressive qui sous-tend les choix opérationnels de la Fondation depuis la mort de Mandela en décembre 2013. C'est précisément cette dissonance entre temps médiatique et temps institutionnel qui rend difficile l'évaluation publique du travail accompli.
Ce que ce cas met en évidence pour les praticiens du secteur est simple: la valeur d'une institution de mémoire ne se mesure pas à la qualité de sa conservation, mais à sa capacité à élargir l'accès, à alimenter le débat public et à convertir des fonds de records en outils utilisables par des publics non spécialisés. Sous l'autorité de Hatang, la Nelson Mandela Foundation a engagé ce processus de transformation sur une base programmatique explicite, avec des implications directes sur la définition des mandats institutionnels dans le secteur de l'archivistique patrimoniale en Afrique du Sud. La question qui demeure ouverte est de savoir si d'autres institutions de mémoire du continent adopteront ce modèle ou s'en tiendront à une conception strictement conservatoire de leur rôle.